Les lâchés du barrage de "Pont-et-Massène" ont-ils causé la crue à Aisy-sur-Armançon en 1998 ?

C’est une diatribe bien connue dans notre bassin : la crue de l’Armançon d’avril 1998 (le maximum connu avec un débit instantané mesuré à plus de 277 m3/s le 4 avril à la station hydrométrique d'Aisy-sur-Armançon : station de mesure des hauteurs d’eau et des débits), a été provoquée par un lâché d'eau du barrage de Pont-et-Massène. On entend aussi régulièrement dire que « toutes les crues de l’Armançon sont provoquées par des lâchés de barrage ».

 

Bien évidemment, il n’en est rien.

La montée en débit de nos cours d’eau est exclusivement liée aux précipitations. En effet, les cours d’eau du bassin de l’Armançon sont dit à régime pluvial simple, signifiant que leurs débits sont fonction des précipitations : l’observation des variations des précipitations et des débits montre par ailleurs une corrélation nette.

 

Les crues sont donc générées par des précipitations importantes, qu’elles prennent la forme d’un orage très intense sur une petite zone (qui provoquera des inondations sur une petite partie du bassin et de ses cours d’eau) ou la forme de précipitations moins intenses mais plus largement et longuement répartie, entraînant la saturation de nos sols, nos sous-sols, nos zones humides (mares, prairies humides, etc.).

 

De plus, il est également important de rappeler que les infrastructures humaines ont une influence importante sur ce phénomène naturel et peuvent notamment en aggraver les conséquences (imperméabilisation des sols par exemple).

 

 

 

Alors, qu’en est-il du barrage de Pont-et-Massène en avril 1998 ?

 

On peut très facilement répondre à cette question en utilisant les ressources de l’État en accès libre, à savoir :

  • Vigicrue, qui permet de suivre en direct les niveaux d’alertes sur les cours d’eau du réseau surveillé et d’avoir quelques heures après leur prise, les hauteurs d’eau mesurées et leur traduction en débits (les hydromètres doivent vérifier les mesures prises en moyenne toutes les 8 minutes pour corriger les valeurs aberrantes) ;
  • La banque hydro, site en consultation libre des données qui centralise et archive les mesures de débits, et produit également des statistiques à partir de ces dernières.

 Ainsi, quelques kilomètres à l’amont d’Aisy-sur-Armançon, s'opère la confluence entre l’Armançon et la Brenne. Le barrage de Pont-et-Massène se trouvant sur l’Armançon, il nous suffit donc, en utilisant les ressources en ligne précitées, de consulter les hydrogrammes à Aisy-sur-Armançon et aux dernières stations de la Brenne et de l’Armançon pour constater d’où provenaient les débits lors de la crue de 1998 (Figure 1).

 

 

Figure 1. Stations de mesures de hauteurs et de débits du Service de Prévision des Crues (SPC) Seine amont-Yonne-Loing (source : Vigicrues, 2020, modifié)

 

 

Nous voyons en figure 2 l’hydrogramme de la crue d’avril 1998 à Aisy-sur-Armançon. On repère bien la montée en crue qui s’est faite en près de 24h entre les fins de journée du 26 au 27 avril. On note aussi la présence d’un pic secondaire qui vient perturber la décrue et le ressuyage dans la nuit du 1er au 2 mai. Le pic est donc estimé par les services de l’État à 277 m3/s.

 

Figure 2. Hydrogramme des débits de l’Armançon heure par heure à Aisy-sur-Armançon entre le 20 avril 1998 à minuit et le 10 mai 1998 à minuit (Banque Hydro, 2020)

 

Regardons maintenant l’hydrogramme sur la même période à la station de Quincy-le-Vicomte (Fig.3), dernière station sur l'Armançon avant la confluence avec la Brenne et située à l’aval du barrage de Pont-et-Massène.

La figure 3 nous montre un pic sur l’Armançon avant Aisy à 82 m3/s.

 

Où sont les 195 m3/s qui manquent pour expliquer le pic de l’Armançon à Aisy ?

 

Les débits que beaucoup pensent venir de Pont-et-Massène auraient-ils pris la voie des airs pour s’abattre sur la commune d’Aisy-sur-Armançon ? Un rapide appel téléphonique nous confirme que les canadairs de la sécurité civile n’ont pas "bombardé" la commune avec les eaux de la retenue. Force est donc de constater que le pic de crue de 1998 n’a pas été généré par un lâché du barrage de Pont-et-Massène.

 

Figure 3. Hydrogramme des débits de l’Armançon heure par heure à Quincy-le-Vicomte entre le 20 avril 1998 à minuit et le 10 mai 1998 à minuit (Banque Hydro, 2020)

 

En effet, on constatera en figure 4 que c’est la Brenne qui a contribué davantage aux débits de crue à Aisy-sur-Armançon. Précisons que pour les crues de l’Armançon, en moyenne, la Brenne contribue pour 60% des débits à l’aval de la confluence Armançon-Brenne. Une fois encore, c’est la Brenne qui aura fourni la majeure partie des débits pour l’épisode de 1998, et pas le barrage de Pont-et-Massène qui se trouve sur l’Armançon amont.

 

Figure 4. Hydrogramme des débits de la Brenne heure par heure à Montbard entre le 20 avril 1998 à minuit et le 10 mai 1998 à minuit (Banque Hydro, 2020)

 

 Mais si les débits venaient principalement de la Brenne, alors est-ce le barrage de Grosbois qui a produit l’onde de crue que l’on mesure à Montbard ?

La figure 5 montre bien que non : le maximum à la première station à l’aval du barrage de Grobois (station de Brain) affiche  un pic à 27 m3/s, on est loin des 132 m3/s  de Montbard.

 

 

Figure 5. Hydrogramme des débits de la Brenne heure par heure à Brain entre le 20 avril 1998 à minuit et le 10 mai 1998 à minuit

 

En conclusion : ce sont bien les pluies, et non les barrages qui sont à l’origine des crues et des inondations. Il faut donc éviter d’avancer ce genre d’affirmation, d’autant plus qu’une vérification est facile à faire à partir des sources de données publiques gratuites.

 

Avant de vous faire le prosélyte de croyances populaires infondées, faîtes vous apprenti hydraulicien en utilisant Vigicrue (https://www.vigicrues.gouv.fr/) et la banque hydro (http://hydro.eaufrance.fr/).